CONTROL II. SUPERBOOTH 18

Pour ce second épisode, voici le récit de mon séjour à Berlin pour le Superbooth 2018 (pour lequel j’ai été programmé). J’y parlerai un peu de modulaire, un peu de Berlin, un peu de squats, mais surtout de moi finalement.

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Réveil à 5h15, sauter dans un Uber, traverser Paris encore endormi, direction Charles de Gaulle. Comme d’habitude, quelques étonnements et rires sur mon case au passage de la sécurité. Comme quoi, ils n’en voient pas encore tous les jours non plus malgré la démocratisation de l’Eurorack. « Vous êtes DJ ? ». Il est 6h, pas la force d’expliquer. À 6h, oui, je suis DJ. « La Makina, c’est sympa en Espagne ». Sourire poli. Allez, on passe sur le côté pour vérifier cet étrange objet plein de câbles. J’ai l’habitude maintenant : je leur dis toujours que je vais juste un peu l’ouvrir pour qu’ils puissent passer le testeur de poudre, mais pas entièrement. Tout va bien (je me suis demandé l’espace d’une seconde si la poussière de peinture fluo des concerts avec Punish Yourself allait faire réagir le testeur, mais non). Mon vol est prévu à l’heure, direction Berlin Tegel. Sélection Techno dans les oreilles (je m’envole pour Berlin quand même) : Ansome, un petit Ben Clock, et j’en étais à Cyanure Dance d’I Hate Models quand l’embarquement a ouvert.

Atterrissage à Berlin. Je retrouve rapidement l’équipe de Modularsquare (le magasin de modulaire parisien) et mon pote Alan (AG799), mais seul ce dernier est partant pour prendre un Uber. Je fais la plupart de mes déplacements en taxi ou Uber quand j’ai mon modulaire et mon sac avec mes machines. Le tout est assez lourd, et vu le nombre de fois où je dois me déplacer, je préfère préserver mon dos.

Nous partons donc tous les deux en direction du Superbooth (situé un peu à l’extérieur du centre de Berlin, au Sud Est). Longue route pour arriver à cet immense site perdu dans la nature. Dès l’entrée, nous sommes noyés dans les stands de modulaires. Ca va être dingue.
Bon, niveau accueil et organisation, par contre, ça n’est pas encore ça. Une bonne demie heure pour pouvoir offrir l’entrée à mon pote, pour pouvoir récupérer mes pass et avoir quelques infos. Toujours rien concernant mon hôtel. Et pour poser le matériel, encore une demie heure de perdue à tenter de trouver la salle. André n’est pas très souriant à l’entrée, mais je pense que le stress du début d’événement ne doit pas trop aider (je le verrai un peu plus détendu par la suite).
Qu’importe. Nous sommes heureux d’être là. Nous allons boire une bière en nous baladant entre les stands. On se rend compte qu’il doit à peine être dix heures. Un peu tôt pour une bière sûrement, mais bon, nous sommes levés depuis cinq heures. Nous croisons Gaël Loison, le créateur de la marque bretonne TouellSkouarn (Alan le connait et fait les présentations). J’ai eu quelques temps entre mes mains le Strakal Brulu, un superbe module de fuzz, très agressif (qui a sali avec élégance mes premiers concerts de Modgeist). Un étrange sandwich saucisse de poulet – moutarde – ketchup plus tard, et je vais me préparer pour mon live. J’avais d’abord prévu de jouer plutôt posé, electronica, downtempo (un set que je sous-titre « The Ekpyrotic Scenario » pour le différencier de mes projets techno), mais comme je suis très influençable, Alan me persuade de jouer Techno.

Il est 14h30. J’ouvre mon case, branche mon alimentation, pose ma Digitakt d’Elektron (qui me sert de séquenceur). Et j’envoie de la techno à 135 bpm pendant 40 minutes… J’avais la tête dans les modules. Parfois, j’aime regarder les gens, avoir la tête un peu levée. Mais là, l’heure et le soleil m’ont plutôt orientés vers une attitude un peu fermée. Histoire de mieux rentrer dans l’histoire. Gros ralentissement, montée de reverb, pitch down sur mes voix de CB américaine, je clôture mon live dans un lent et lourd chaos. Un des techniciens de l’accueil viendra me faire des compliments et me demander mon contact. C’est au moins ça de gagné. Je pense que ça a plu, mais difficile de juger devant des gens assis, en plein soleil, et sûrement en pleine digestion… Pour ma part, je me suis vraiment amusé, c’est (peut-être) le principal.

Bref. Le live terminé, je croise quelques personnes que je connais. Eden Grey notamment, qui m’avait accueilli à Londres. Elle me complimente sur mon live, mais me dit qu’elle préfère quand même le style de ma série de vidéos « Expériences », qui est beaucoup moins Techno.

Je suis content de la revoir, c’est grâce à elle que je suis ici. En me faisant venir à un de ses événements (CV Freqs) à Londres, elle m’a fait rencontrer les deux musiciens de Ströme, qui jouent chaque année pour le Superbooth. Ils m’ont conseillé d’envoyer un mail à Andrea de Schneidersladen (le magasin berlinois de modulaire), pour y jouer aussi. Et ça a marché… Je vois Truncate au loin, un DJ de Los Angeles avec qui j’ai déjà joué pour The Dare Night à Grenoble. Pas la force d’aller le saluer, la fatigue est en train de gagner du terrain.

Alan va partir, il doit rejoindre ceux qui organisent la soirée de vendredi. Il va essayer de me trouver un créneau pour y jouer.

Me voilà seul. Je traîne un peu, la fatigue est de plus en plus présente. Mes yeux sont de plus en plus lourds. Je regarde un live ambient et pique du nez en buvant une autre bière allemande (vraiment pas terrible). Je regarde ensuite la première moitié du live d’Eden. C’est vraiment intéressant : bruitiste, organique et envoûtant. Elle me plaît cette fille dans sa démarche. Elle arrive, prépare son patch pendant les balances, l’air de rien, et envoie des nappes vrombissantes devant une masse de gens assis. Je trouve ça fort (en plus d’être musicalement très prenant).

N’ayant toujours pas d’infos pour mon hôtel, je monte dans les bureaux. Là, un des gars de l’accueil que j’ai déjà vu (il m’avait ouvert une salle pour poser mon matériel) me propose un verre d’Absinthe, mousseux allemand et Club Maté. Soyons sincères. Je suis plutôt fin gourmet niveau nourriture et alcool (je vous parlerai un autre jour de mon goût pour les vins natures, les bières artisanales et les whisky japonais), et là, c’est vraiment pas bon. Mais j’ai besoin de ça pour me réveiller un peu. Je le bois en discutant dans les bureaux avec deux filles qui doivent aller faire une conférence. On parle de Field Recording (la captation de bruits de l’environnement), de musique sur laptop contre musique sur machine (personne n’a gagné, je vous rassure), etc.. et c’est super intéressant ! J’ai oublié leurs noms. Je chercherai plus tard. Bref. Je descends. Et là, je tombe sur Paule, la fille française qui gère le catering. J’ai entre temps réussi à avoir le nom de mon hôtel : Art’Otel.

Du coup, prêt à partir, elle m’embarque avec elle et d’autres gens (je ne sais pas trop qui ils sont). Je vois juste qu’ils ont aussi des systèmes modulaires avec eux. Au bout d’un moment, je comprends qu’on va prendre un bateau. Moi qui croyais rentrer dormir, en fait je me retrouve dans un bateau avec T. Raumschmiere (Marco Haas de son vrai nom), artiste que je connais bien, étant à l’époque fan d’une de ses tracks, Monstertruckdriver.

Il prépare un live de 2 heures 30 avec Allert Aalders (organisateur hollandais de « Modulations »). Enfermé dans cette croisière, le serveur commence à servir bières sur bières, et nous passons en mode soirée. La nuit tombe. Et Marco avec son acolyte nous enchaînent un set expérimental, bruitiste, alcoolisé au possible, avec des phases sublimes comme des phases inaudibles. Ils tapent sur les fenêtres, samplent ces sons, mettent des énormes délais sur-mixés, entre deux shooters qu’ils s’envoient dessus de leurs machines… C’est sale, c’est électro et c’est punk. Il y a des passages assez jouissifs. Pas mal de gens ont visiblement un peu de mal, et demandent du groove. Ils mettront pendant les dix dernières minutes un kick, pour commencer à faire un peu bouger les gens.

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Minuit, fin de la croisière au centre de la ville, par chance à côté de mon hôtel (un joli 4 étoiles). J’arrive, bière dans la poche, en discutant avec le mec de l’accueil, super sympa. Au lit. On va tenter d’être un peu en forme demain, surtout si je dois envoyer de la techno dans un squat berlinois.

Réveil tardif, le monde du modulaire attendra, besoin de récupérer. Heureusement, le petit-déjeuner est servi jusqu’à 11h. Bon, la gastronomie n’est décidément pas le point fort de l’Allemagne. Mais cela fera l’affaire. Je viens de comprendre le système de transport en bateau du Superbooth. Là encore, comme le disait mon ami français dont j’ai oublié le nom, les informations de ce genre mériteraient un peu plus de clarté. Donc je viens de rater celui de 11h30, j’ai le prochain à 14h30. Balade dans Berlin, en logeant la Sprée. Une ville très agréable. Le centre historique est en tous cas beaucoup plus calme que Paris (et moins touristique). Et c’est vert. C’est sûrement ce qui rend Berlin si particulier. L’espace et la verdure. Un thé en terrasse. Message d’une copine. Elle me propose de passer la voir ce soir, elle bosse dans un bar à cocktail. Ok. La journée s’annonce dense comme la précédente.

C’est parti pour un tour en bateau. Le trajet dure une heure, mais c’est magnifique. Je déguste une bière fraîche, en passant devant un Berlin sublimé par le soleil, avec ses bars en bords de rivière.  Sa faible densité lui donne un visage assez particulier pour une capitale. Décidément, Berlin et Paris, c’est le jour et la nuit.

Arrivée au Superbooth. Je commande un okonomiyaki (omelette japonaise) et une soupe Miso pour tenir la journée, et c’est parti pour les stands. Discussion avec Paul, le créateur de DinSync : il me donnera une astuce pour ne pas que son filtre, le Sara VCF, bleed en LPG (traduction : pour qu’il ne subsiste pas de son quand on se sert du filtre comme d’un VCA, un amplificateur) : utiliser un des atténuverteurs du Make Noise Maths sur l’enveloppe qui va ouvrir le filtre. Bon, rien de sorcier, mais je n’y avais pas pensé. Il est en tous cas très sympa. Il m’avouera sortir de plus en plus de l’Eurorack, pour aller vers des clones de TB-303 notamment (le légendaire synthétiseur de Roland). Rapide rencontre ensuite avec SSF (Eden me présente son créateur). Ils ont quelques nouveaux modules intéressants (dont un double filtre stéréo dont j’ai oublié le nom). Et surtout, passage au stand d’Endorphin.es, une marque que j’adore. Ils me présentent leur nouveau module rythmique : BLCK NOIR.

Là, on entre dans le genre de trucs qui me plaisent vraiment : 7 voies de drum analogiques, avec en addition un bruit numérique qui peut varier de manière collective, et des effets en sortie. Pleins d’astuces, un module super bien pensé, qui mêle habilement analogique et digital. Et une esthétique au top. Décidément, cette marque me plaît vraiment. Je croise dans les allées le mec de Look Mum No Computer (que j’avais déjà croisé à Londres), toujours aussi souriant. Je retourne voir un peu Gaël de TouellSkouarn (c’est quand même agréable de parler un peu français, surtout avec un mec sympa comme lui).

Puis je vais voir le stand de XAOC Devices. Ils m’ont promis un T-Shirt, car j’ai le potard de sélection de filtre du module Belgrad tatoué sur le bras. Une équipe super sympa. Leur designer était heureux de voir ça (je vois ensuite qu’ils l’ont partagé sur leur page Instagram avec en commentaire « le truc le plus cool du Superbooth »). Je jette de temps en temps des coups d’œil aux live de la Seaside. Bon, certains artistes sont difficilement accessibles. Je n’arrive pas à rentrer dans leur propos, surtout comme ça, en plein air, dans une ambiance de salon. L’expérimentation, ça demande quand même des conditions d’écoute pour moi. Les artistes qui s’enchaînent sont cela dit vraiment différents, ce qui rend la scène toujours intéressante (les sets sont assez courts en plus, 40 minutes pour la plupart il me semble). Message de confirmation dans la journée : je suis booké cette nuit, à 6h. Je remplace Thomas Delecroix qui a vu son avion annulé à cause de la grève Air France. Va falloir que je tienne. Je décide du coup de rentrer avec le bateau de 20h30 pour pouvoir me reposer un peu à l’hôtel.

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23 heures. Direction le Melody Nelson, le bar à cocktail où travaille ma pote. Le monde est petit : je retrouve là-bas Yann, qui a joué avant moi pour la soirée Bliss à la Dynamo de Pantin l’année dernière. Il habite à Berlin depuis un an, et ne m’en dit que du bien. Premier cocktail : un Whisky Sour (avec citron et jaune d’œuf). Surprenant. Second cocktail : Ginger Devil.

Bon. Le reste de mon séjour va moins tourner autour du modulaire, comme vous pouvez le constater. Du coup je vais m’arrêter là. La série s’appelle quand même Control et est censé plus aborder le monde de l’Eurorack que celui de la nuit berlinoise. Un mot juste pour dire que le lieu où j’ai joué était dingue, le Kultur Haus Kili. Un sound-system démesuré pour la taille de la salle. En arrivant, de la rue, on entend le building trembler. Et en entrant, c’est tout le corps qui vibre. Il faut un temps quand même pour s’acclimater, le début est déstabilisant tellement les basses sont puissantes. J’ai eu la chance de rencontrer Matt, connu sous le nom d’Asphalt Pirates, une légende de la free-party allemande, qui organisait la soirée. Le mec est d’une rare gentillesse, vraiment. Un gros bidouilleur de son, comme en témoigne l’empilement de machines qu’il utilise. On a pas mal passé de temps ensemble (à boire de leur horrible bière tiède et bon marché). Nous enchaînerons les live, celui bien Acid de mon pote AG799, celui d’Asphalt Pirates (tirant plutôt vers une sorte de Dub Techno analogique), et enfin le mien. Je reçois les compliments de Matt, un bel honneur. Dans une salle à côté, joue 25ème Dimension, un autre artiste français.

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Je ne retournerai pas au Superbooth pour le dernier jour, tant pis, trop fatigué par la soirée, et la route est trop longue si je dois n’y rester que quelques heures.

Dernière anecdote sur mon retour : je croise à nouveau Gaël à l’aéroport, dans la salle d’embarquement. Il a exactement le même case que moi. Un Arsine 12U 98hp. Au risque de me répéter : le monde est petit.

En fait ce séjour berlinois résume assez bien ma vie (et notamment cette saison 2017 – 2018) avec tous ses contrastes : j’étais dans un hôtel 4 étoiles, puis une heure après dans un squat berlinois à écouter du hardcore. J’ai joué à l’ambassade de Washington avec David Krakauer, et juste avant ça, je participais aux Rencontres Alternatives à Rennes avec pleins de collectifs de Free-Party… Le surlendemain, je me fous de la peinture fluo sur la gueule avec Punish Yourself. Puis je fais en rentrant une master-class sur les synthés modulaires, devant des gens assis et studieux. Bref. Je ne suis pas très cohérent. Mais j’aime bien ça.