CONTROL I. Manifeste contre les idées reçues sur le modulaire

Les propos de cette série d’article n’engage que son auteur (c’est moi), ne sont pas des cours, des leçons ou des dogmes, mais juste la vision subjective d’un modulariste sur le monde du modulaire.

J’ai décidé de partager ici ma passion pour le modulaire, de manière régulière, et en couvrant le plus de domaines possibles. Des comptes-rendus de concerts, des interviews de personnes influentes dans ce milieu, des états d’âmes plus personnels, des choses plus techniques parfois (zoom sur un module précis ou une technique particulière), etc… Mais avant toute chose, il m’a semblé important d’écrire sur ce qui aurait pu à l’époque me freiner dans ma lancée.

Ce premier article vient donc d’un constat que je me suis fait peu de temps après m’être plongé dans le monde des synthétiseurs modulaires : la manière dont on perçoit cet instrument de l’extérieur est très différente de la réalité.

En effet, avant de m’y mettre, même si j’avais plus de dix ans de musique électronique derrière moi, et plus de vingt ans de musique en général, je voyais le synthétiseur modulaire comme un instrument de geeks, de mathématiciens fous, férus de musique contemporaine, ennemis de la tonalité et des rythmes binaires, des sortes de chamans adeptes des commas et exécutant des pièces ne durant jamais moins d’une heure. J’exagère un peu, mais on a l’idée générale.

Et puis, en s’y penchant, on comprend très vite que ça n’est qu’une façade. Que cela résulte surtout de la place que prennent ceux qui aiment en parler sur les forums, de ceux qui pratiquent effectivement ce type de musique, ou de certains collectionneurs qui aiment exhiber leurs murs de modulaires. Mais pas vraiment du potentiel complet de cet instrument, ni de certains instrumentistes plus discrets. Peut-être que c’était aussi une époque ou la techno ne s’était pas emparée encore du phénomène, contrairement à aujourd’hui… Les seuls que j’ai vu sortir un peu de cette esthétique étaient à l’époque Datach’i, les débuts modulaires d’Aaron Funk (le génial Venetian Snares), et quelques rares projets Techno (je me souviens d’un live sur modulaire assez génial d’In Aeternam Vale). Même si pour moi moi il est à mi-chemin entre ces deux mondes, Richard Devine était (et est toujours) un des plus grands représentants de cet univers, testeurs de toutes les nouveautés, et possédant un système modulaire assez gigantesque. Mais cela restait minoritaire. La plupart des vidéos étaient dédiées à l’expérimentation. Ce qui est intéressant bien sûr (et qui même artistiquement me plait beaucoup, j’y reviendrai). Mais qui ne constitue pas l’unique angle pour aborder le monde Eurorack.

Je ne comprenais pas trop pourquoi cette façade était si dense, cette carapace si épaisse. J’ai même eu une appréhension en postant mes premières vidéos de patch, comme si le fait de jouer des mélodies justes, harmonisées à la tierce, sur un beat hip-hop allait m’attirer les foudres du microcosme modulaire… Bon, soyons honnêtes, il n’en est rien. Pas d’insultes à l’horizon. J’ai par contre lu de nombreux débats sur les forums, avec des défenseurs de chaque camp (sur Muffwigler notamment, célèbre forum anglophone sur le modulaire). Ce que je n’ai jamais compris. Peut-on imaginer un forum de pianistes ou des gens s’entretuent pour savoir si le piano est un instrument pour jouer de la musique romantique ou de la musique contemporaine ? Si l’on doit jouer du Bach ou du Messiaen sur un piano ? Ça donne quand même envie de répondre « mais jouez les deux, bordel ! »

Les conséquences :

La plupart des débutants croient qu’avec un système modulaire, on ne peut faire que « des blips et des blops » (citation d’un fameux sujet du forum précité, qui avait fait couler beaucoup d’encre numérique). Que de la musique expérimentale. Bruitiste. Et non-tonale. Je vais de suite préciser quelque chose : j’écoute de la musique expérimentale, j’ai écouté de la musique contemporaine, et je ne dis pas ça du tout dans un esprit critique. Seulement, c’est juste une des possibilités soniques du modulaire, pas une norme exclusive. On peut tout simplement faire toutes les musiques avec un système modulaire, car ça n’est rien d’autre qu’un instrument (presque) comme un autre. Je me sers de mon système dans Punish Yourself, groupe d’industrial-punk-glam-electro (à peu près). Mais aussi avec David Krakauer, clarinettiste de musique klezmer, pour un résultat que l’on pourrait définir comme électro-jazz-klezmer. Et je fais aussi de la Techno avec (sous le nom de Modgeist donc). Mais aussi des choses plus posées, que l’on pourrait ranger dans ce nom un peu fourre-tout d’Electronica, avec mon projet : The Ekpyrotic Scenario. J’ai aussi participé au projet SOMA 2, toujours au modulaire, aux côtés de musiciens de jazz (mais aussi plus largement de musique traditionnelle et / où de musique actuelle). Bref. Pardon pour cet interlude d’auto-promotion. C’était pour illustrer la phrase « on peut faire de tout avec un système modulaire ».

Maintenant, pour être un peu dogmatique (malgré une certaine aversion à l’être, vous l’aurez compris) :

Non, l’intérêt premier du modulaire n’est pas de faire des patch génératifs (un patch génératif est un « réglage » sur un système modulaire qui permet de le faire jouer seul – ou presque – sur une durée assez longue – ce qui est très intéressant cela dit), ultra complexes, avec des modulations partout, ou expérimentaux. Le premier intérêt d’un système modulaire est de créer son instrument électronique idéal de manière flexible et évolutive, d’avoir un instrument malléable, qui peut changer de visage, qui peut aussi évoluer par ses parties interchangeables. Qui peut être entièrement analogique, entièrement numérique, ou hybride. Mais en aucun cas exclusivement un instrument de musique expérimentale… Il peut le faire, bien sûr, comme je peux jouer de la perceuse sur ma guitare électrique si l’envie m’en prend (essayez, c’est sympa). Et ceci est encore plus vrai aujourd’hui, avec l’explosion de l’Eurorack et l’arrivée de cette foule de modules plus conventionnels, copies de TR-909, de TB-303, etc… Et c’est ça qui est génial avec cet instrument et ce format, c’est que l’on peut envisager un système où se mêlent des éléments sélectionnés d’une boite à rythme type TR-909 et des modules plus ésotériques issus de la synthèse West Coast par exemple. Et même pourquoi pas unir plus radicalement encore ces deux mondes musicaux que j’oppose ici : faire jouer des séquences mélodiques totalement aléatoires, non-quantisées, sur un groove bien binaire, à 4/4, ultra-répétitif.

Un instrument, ça permet de jouer toutes les musiques.

Maintenant que nous avons normé cela, nous pourrons dans les prochains articles parler modulaire en toute sérénité, sans a priori.

A bientôt.