Les propos de cette série d’article n’engagent que son auteur (c’est moi), ne sont pas des cours, des leçons ou des dogmes, mais juste la vision subjective d’un modulariste sur le monde du modulaire.

III. CONCEPTION DE SYSTÈMES NON-CONVENTIONNNELS 

Dès le troisième article, parler de systèmes non-conventionnels ? Pourquoi pas. Parce que si mon introduction visait à déconstruire l’image du modulaire, je trouve ça intéressant d’aborder rapidement les systèmes que l’on rencontre le moins fréquemment (voire même d’en imaginer des non-existants). Attention, ça va être un peu plus technique par contre (que mon report du Superbooth notamment…).

Comme je l’ai évoqué précédemment, pour moi le modulaire (et le format Eurorack) est avant tout un cadre. Un cadre à remplir pour devenir un instrument de musique électronique (au sens large). Nous pouvons alors commencer à imaginer :

Système de traitement d’éléments extérieurs


Je rêve depuis longtemps d’un petit case, disons un 6U (une rangée valant 3U, un sytème 6U est donc un système de 2 rangées), uniquement dédié à la réception et au traitement de sources extérieures. On peut imaginer un guitariste sur scène, avec ce système à ses pieds, qui envoie sa guitare dans un switch, pour permettre soit de jouer sur son ampli, soit de passer dans son système avant d’attaquer l’ampli.

Et là, il suffit de laisser libre court à son imagination pour remplir ce système : déjà, un Mutable Instruments Clouds pour freezer et traiter de manière granulaire la guitare (entre autres, car ce module a plusieurs modes et permet de nombreuses choses différentes – sans parler des modes Parasites rajoutés par Matthias Puech). Un Geiger Counter de WMD pour saturer le signal, le Bit crucher ou réduire sa résolution. Nous pourrions rajouter le Pingable Envelope Generator de 4ms, qui permet de faire avec 2 tap tempo des enveloppes synchronisées (qui se bouclent pour devenir des LFO). On imagine des changements de presets de distorsions du WMD synchronisés au riff que l’on vient de jouer.

Vous allez me dire (ou pas, dans ce cas, je vais le dire à votre place) : oui, mais comment faire tout ça avec deux pieds et deux mains ? Simple : une petite pédale de looper type Boss Loop Station en plus du Switch A/B. Voilà, on se boucle une phrase de guitare, on la déconstruit, en jouant sur le système, au tap tempo, puis on improvise par dessus en ne passant que par l’ampli, etc… Les possibilités sont immenses.

Je pense à une autre idée qui serait assez belle : Rajouter l’Erb-Verb de Make Noise dans ce case, avec le decay assigné à une pédale d’expression MIDI (avec un module MIDI to CV pour la communication). On pourrait alors s’amuser à faire des drones de reverb avec la pédale (étant donné qu’elle rentre en auto-oscillation avec le decay réglé à l’infini). J’imagine de magnifiques textures sonores avec ces éléments, et une très belle interaction avec l’instrument.

Bien sûr, ce même système trouvera tout à fait sa place dans un projet d’improvisation libre, avec par exemple en face un ou une violoncelliste. Faire rentrer un micro qui capte le violoncelle dans ce système (et l’amplifier via le Ears de Mutable Instruments, ou n’importe quel autre module permettant ça), puis déstructurer le son, le boucler par exemple avec un Dual Looping Delay de 4ms (qui a une fonction Hold pour « bloquer » le son délayé), le saturer, le noyer dans la reverb, etc… J’en profite pour dire que j’adore ce qui s’installe dans cette interaction, ce jeu entre deux musiciens, tributaires de la même source sonore. L’un émet le son originel, mais n’est pas maitre du résultat final. Le second réceptionne une matière qu’il n’a pas décidé, mais la maltraite, la malmène voire même la réduit au silence à sa guise. Complicité ou combat, provocations ou étreintes, c’est un jeu sonore et relationnel assez passionnant.

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Système « batteur cyborg »


Commençons par définir ce que j’entend par là. Qu’est ce qu’un cyborg ? Un être humain qui a reçu des greffes de parties mécaniques ou électroniques. Voilà, donc nous allons penser à un système modulaire à « greffer » à un batteur pour étendre ses capacités soniques. Je m’excuse par avance pour tous les batteurs qui se sentiront maltraités par cette idée.

Imaginons par exemple 4 Mutable Instruments Ears, avec dans leurs entrées des capteurs piezzos collés à la caisse claire, aux crash, à la grosse caisse et à un tom. On peut ensuite envisager de trigger ce que l’on veut sur chaque son avec la sortie Gate. Pourquoi pas avec un Basimilus Iteritas de Noise Engineering. Mais pas que. On remarque ainsi une sortie Enveloppe Follower sur les Ears. L’enveloppe follower va permettre d’extraire de la dynamique réelle qui rentre dans le module un CV, une tension qui varie proportionnellement. Et là on peut commencer à s’amuser avec l’intensité de la frappe du batteur qui va influer n’importe quel paramètre de notre système. Plus il joue fort sur la caisse claire, plus la distorsion sur cette caisse claire sera forte. Plus il frappe fort sur la grosse caisse, plus la reverb sur l’ensemble sera présente. Etc…

Et tout simple mais plutôt marrant : avoir un module de reverb à ressort dans son système (l’Intellijel Springray par exemple), et jouer avec le tank sur la batterie. Son placement, sur le tom par exemple, pour créer des explosions à chaque frappe. A tester et à calibrer en fonction du résultat souhaité. Notre batteur cyborg est prêt à entrer dans des territoires soniques plus rarement explorés.

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Séquenceur complexe


Ça aussi, je ne l’ai pas jamais vu je pense. Imaginons : j’adore tous mes synthés midi analogiques et numériques. Et mes boites à rythmes. Mes Moog Slim Phatty, mon Access Virus, mon Prophet etc… mais j’ai envie d’un séquenceur un peu dingue, autre que les habituels MPC, Beatstep Pro ou Octatrack. Et bien il me suffit de prendre un case Eurorack, et de me le construire.

Pourquoi pas partir d’un couple Stillson Hammer MK2 et Tiptop Audio Circadian Rhythms, auquel on va ajouter quelques modules d’aléatoire (Wogglebug ou Turing Machine), 2 Make Noise Pressure Points pour le contrôle et tant qu’on y est, un René de Make Noise. Voire même le tout récent Marbles de Mutable Instruments, qui pousse le concept de Sample and Hold et d’aléatoire assez loin.

Si on veut aller vers des rythmes euclidiens, ce n’est pas non plus ce qui manque dans le monde de l’Eurorack. Il ne rester à rajouter qu’une (ou plusieurs si besoin) interface CV to midi pour communiquer avec le monde extérieur. Dans certains cas, la sortie Gate du modulaire pourra même suffire à contrôler l’entrée Gate de certaines groovebox, et cela directement. D’autres, comme toute la série Minibrute d’Arturia par exemple, sont à l’origine pensés pour communiquer avec l’Eurorack.

Voilà donc comment créer un multi-séquenceur mélodique et rythmique, assez complexe (ou plus simple si besoin), unique et original. Bon, bien sûr, si on regarde les exemples que j’ai cité, on voit que le prix sera assez élevé. Quand on imagine un système, on peut se mettre à rêver un peu. Dans la réalité, on surveillera quand même un peu plus le budget.

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Multi-effets de studio


Plus simple, mais intéressant à évoquer. Parce que ça peut intéresser beaucoup d’ingénieurs du son, ou même des home-studioistes : avoir à disposition un rack créé sur mesure d’effets analogiques et numériques pour traiter des pistes lors d’un mixage (ou lors d’un travail de composition). On peut placer par exemple un Kamieniec, le phaser de XAOC Devices (dont la résonance peut même être poussée dans ses retranchements comparée à un phaser classique), un beau filtre analogique pour donner un peu de vie à des prises trop froides ou a des plugins (au hasard un Sara VCF de Dinsync, un Korgasmatron d’Intellijel ou encore le filtre du Polivoks refait par Erica Synths), pourquoi pas un ou deux modules Metasonix (cette marque assez dingue créée par Eric Barbour, qui utilise des lampes russes, pour des résultats sonores uniques), etc…

Si on veut donner un bon goût de Bretagne à ses batteries par exemple, pourquoi ne pas ajouter quelques modules de Touellskouarn, la marque de Gaël Loison. Un Strakal Brulu en parallèle sur un bus batterie donnera vraiment du mordant à la rythmique ! J’ai déjà fait ça sur une ligne de synth lead, sur tout un titre d’un projet Electro-indus, c’est super efficace (et diablement sauvage). Avec cette base de modules « traitements », on peut commencer à ajouter des LFOs, des modules de modulations plus aléatoires, ou encore le fameux Maths de Make Noise. Pour l’interface avec le mode réel, on trouvera de nombreux modules avec des entrées Jacks 6.35 ou XLR si besoin, voire même des mixeurs avec des gains et même des Aux et des Send (comme le géant de WMD, le Performance Mixer).

Je suis d’ailleurs étonné de ne pas voir plus ce genre de case de traitements dans les studios (même si je pense que ça va arriver). Et ce n’est sûrement pas une histoire de prix : quand on voit le prix de périphériques professionnels d’EQ ou de compression, je ne pense pas qu’un case à 3000 euros comprenant de nombreux effets analogiques de qualité fasse particulièrement peur.

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À travers ces quatre exemples particuliers, j’ai voulu montrer que l’on peut facilement sortir du classique système pensé comme un synthétiseur. Contredire aussi ceux qui, à la question « quels modules sont indispensables ? », répondent sans hésiter un VCO, un VCF, un ADSR et un VCA. Non. Aucun module n’est indispensable. Et l’on se se heurtera uniquement à quelques contraintes techniques de temps en temps. Et encore. Si on commence à envisager le fait que souder un module n’est pas si sorcier, ça devient juste fou. Et pratiquement sans limites.

Cela a soulevé aussi une question que je trouve intéressante : que veut-on dire par instrument de musique électronique et quelles sont les limites ? Un case de traitement est-il un instrument ? Je pense que vous aurez compris que pour moi oui.

Prenons un musicien, assis sur scène, avec ce type de système : il va capter la voix de la chanteuse qui improvise, et interagir avec elle. Il est alors dans une improvisation, au même titre que n’importe quel musicien de jazz, et peut produire des sons, même des notes. Imaginons, il « attrape » un mot de la chanteuse avec son Clouds. Et là, il se met à jouer sur ses Pressure Points sur le Pitch de la voix bouclée. Et bien il va pouvoir improviser sur une gamme, au même titre qu’un joueur de clavier. J’ose espérer que personne ne lui donnera la dénomination de technicien dans ce cas. Bien sûr, si un modulariste se contente de mettre de la reverb sur le mix du groupe pendant tout le concert, là ça devient plus délicat… Mais je serais étonné qu’un modulariste se contente de faire ça.