Exercice périlleux. Je vais tenter de vous transcrire plus ou moins en direct, avec l’écoute de l’improvisation en question, mon mécanisme de réflexion et de création en temps réel. Forcément, avec du recul, la plupart de mes choix auraient été différents, mais je trouve ça bien de faire part d’honnêteté, et de décrire les erreurs, les réussites, tout ce qui peut se tramer dans nos têtes lorsque l’on doit improviser sur un instrument (en l’occurence un système modulaire).

J’ai choisi une session récente, que je trouve intéressante. Elle est faite en duo (ce qui complique encore un peu la tache). Elle a des défauts, et il n’y a eu aucune retouche ni coupe au milieu. Juste un détail : le début n’est pas exactement le vrai début, mais les premières secondes étaient très proches et sans changement. J’ai écourté pour faire rentrer ça dans environ 20 minutes.

Quaaludes, c’est le nom du projet que nous avons créé avec Stéphane Bissières (aka Bunq). C’est un duo de modulaires totalement improvisé. Je suis sur mon système habituel (12U, contrôlé par mon Elektron Digitakt, même si je ne me sers pas de tout), et Stéphane joue sur un petit 3U contrôlé par Reaktor Blocks de Native Instruments.

00mn : Intro en drone. Voilà la courte « consigne » de départ. Stephane se chargeait plutôt des fréquences basses, avec son Loquelic Iteritas de Noise Engineering notamment, et moi des crépitements saturés, faits avec Kamieniec, le phaser de XAOC Devices. La résonance est poussée à fond, et le LFO interne fait tourner la fréquence presque à niveau audio. Voire même souvent à niveau audio en fait. Ça croustille, je trouve ça intéressant. Je n’aime pas trop les envolées un peu FX (les sons type « science-fiction ») que je fais. Elles seront du coup assez courtes (c’est quand le LFO ralenti trop, et que l’on entend vraiment ces montées ou descentes un peu lentes de pitch). Nous tenons cette ambiance très drone, en la faisant vivre. Je rajoute aussi quelques vagues de reverb (avec l’Erb-verb de Make Noise).

02mn : Je laisse Stephane un peu seul, histoire de mettre en place une suite, et d’aérer un peu. J’ai envie de quelques chose de rythmique, et d’un peu « rebondissant ». Je pars donc sur une petite structure rythmique rapidement écrite sur mon séquenceur (la Digitakt d’Elektron), en mode pas à pas, que je fais ensuite jouer par mon Basimilus Iteritas. Plutôt basse, cyclique, sur 8 temps, j’ai envie qu’elle naisse de son son à lui, qu’elle parte de son drone. Un peu trop d’attaque, je la baisse petit à petit. Stephane se charge des entrée de sons aigües.

04mn : J’ai écrit rapidement une séquence rythmique qui complète la précédente, que je fais jouer par mon Make Noise DPO. Elle passe dans un LPG, en l’occurence l’Optomix toujours de Make Noise. L’enveloppe (juste Attack et Decay) est assurée par le Maths. Un peu trop typée « bongo Buchla » à mon goût au début, je coupe le Decay au maximum sur mon Maths. Pour n’entendre presque plus qu’un clic (qui garde quand même le caractère du DPO et du LPG, mais de manière plus discrète je trouve). Et je commence à travailler un peu des voix pitchées grave qui passent dans mon Clouds. J’alterne un peu entre ces deux instruments, ces deux interventions. Il y a un côté film d’horreur que je trouve toujours assez drôle dans ces voix pitchées. Ca reste assez discret cela dit. Je relance les « bongos », et je reste dessus, en donnant des accents pour qu’ils réagissent mieux avec Stephane (les accents sont faits en jouant sur le Decay, soit à la main, soit en faisant rentrer dans le Fall du Maths un CV venant de mon Pingable Enveloppe Generator de 4ms). On commence à se faire des questions réponses, l’interaction qui se passe à ce moment là est je trouve vraiment intéressante. Stéphane joue ces sortes de cymbales un peu perchées, à la limite du son de clave.

06mn : Un groove étrange et électronique s’installe. Là je commence à vraiment adorer. Stephane aussi. Je me souviens d’un regard de complicité qui montrait que ça commençait à prendre. Une sorte de polyrythmie de percussions africaines futuristes : j’imagine une section de percussions diverses, connectées par des câbles à un modulaire géant, dans les années 2500.Un film psychédélique, tribal et futuriste. C’est stable, c’est dansant, c’est étrange, ça vie.

07mn30 : La basse qui s’enlève fait un bien fou. J’adore quand juste un élément en moins donne un relief comme ça. C’est Stéphane qui l’a muté un court moment. Et son retour est presque aussi jouissif. Nous trouvons quelques astuces pour faire donner des coups, des accents, à nos groove, pour se rapprocher au plus près du jeu vivant d’un percussionniste. Il y a souvent une tendance naturelle à vouloir imiter le jeu d’un instrument acoustique. Une question culturelle je pense, d’habitude.

08mn40 : Stephane fait rentrer cette sorte de « break de djembe » que je trouve assez délirant. On dirait qu’il n’est pas vraiment dedans au début, comme si il était trop devant, mais en fait il l’est. Et il emporte le tout plus loin, comme si une nouvelle section rythmique arrivait, prenait le lead. On dirait de l’asymétrique, mais c’est bien du 4/4. C’est en partie à cause de l’évocation des claves en 7/8 ou en 9/8 typique, sauf que là la première moitié est en 7/8 et la seconde en 9/8 ce qui donne… et bien du 16/16 (donc du 4/4).

09mn30 : On repart de ce motif rythmique, je calme un peu mes parties. Et on écoute. Et on cherche où aller. Il n’y a presque plus que le Basimilus Iteritas et le riff de Stephane. Il fait rentrer une nouvelle ligne, répétitive. Je pense que j’ai du être un peu hésitant à ce moment là. Et j’ai pris l’option kick. Va savoir pourquoi. On ne se l’était pas interdit. On s’est même dit que ça pouvait être bien d’aller à fond là dedans si l’envie nous prenait. Donc voilà. Au début plutôt en groove, pas droit. Histoire d’accentuer le plaisir du kick qui ne frappera plus que les temps quand ça arrivera. Simple et efficace.

11mn10 : J’attaque une ligne Acid passée dans ma distortion, la TRSHMSTR de WMD. Je fais une montée de cutoff assez radicale. Et assez courte. Pour le plaisir. Comme une intervention éphémère. Je ne reviendrai pas sur ce son d’ailleurs.

12mn30 : Une partie un peu plus floue, je trouve qu’on se perd un petit peu. Et quand ça arrive, on allège, et on voit vers où on peut aller. C’est ce qu’on a fait au bout de quelques temps. Épurer pour pouvoir prendre du recul et mieux entendre ce qu’il se passe.

13mn30 : Voilà, simple, efficace, un riff et un kick. Bon, pour certains, je pense que c’est un peu dommage de se laisser aller à ce genre de facilité, mais personnellement, je trouve ça tellement agréable, après ce combat sonore, d’arriver à une telle simplicité rythmique ! J’ai toujours l’impression que mon corps me dit merci. Je pense que c’est pour ça que j’aimerai toujours autant la techno, et globalement les kicks à tous les temps. Ce plaisir primitif, primaire même. Je joue ensuite avec le Dinky’s Taiko, pour faire ces snares un peu lo-fi. 

15mn : Je suis un peu reparti sur ces idées de bongo faites au DPO. Je voulais les entendre sur le kick. Pour amener peut-être aussi un peu de mélodie. Nous sommes très “noise et rythme” depuis le début, j’avais peut-être envie d’entendre quelques notes. Bon, elles sont sur un cycle très court. Mais quand même.

16mn : Je me souviens d’avoir fait cette montée de reverb pour signifier à Stephane que j’imaginais bien finir là ! Mais il ne l’a pas senti. Ça arrive. Parfois on se trouve, parfois non. Là je trouve cette partie un peu ratée, on s’est un peu perdu. 

17mn : Je pense que j’ai voulu en réaction alléger mes parties. Comme je trouvais ça un peu long, j’ai testé des choses. Comme cet effet sur le master (genre de filtre stéréo). Et cette intervention de voix pitchée aussi. Je ne sais pas trop ce qu’elle fait là… Encore une période de flottement je trouve. Le kick est peut-être revenu par manque d’imagination de ma part sur le moment. Pour moi, de la 15ème minute à la 18ème, c’est la partie la plus faible de l’improvisation. 

18mn : Je me suis alors attardé sur mon Dinky’s Taiko, que je séquence avec un petit Ustep v2 d’Intellijel. Module très sympa, très intuitif, que j’adore utiliser en live, comme des sortes de claves un peu psychédéliques.

19mn : Là on retrouve un truc assez sympa je trouve. Une séquence rythmique super intéressante. Même si de mon côté, je pense que je commençais à trouver ça un peu long. Le petit riff aigu de Stephane est quand même génial avec du recul. Avec le petit roulement en fin de mesure. C’est ça aussi qui est drôle, la différence entre le ressenti sur le moment et l’écoute avec du recul. On n’a pas du tout la même sensation.

20mn : Typiquement, quand je lâche aussi longtemps le kick, c’est que ça sent la fin ! Alors là, j’ai fait un truc assez drôle pour finir (en plus de l’Erb Verb contrôlée en CV qui part en live), c’est d’enlever des pas à la séquence de Master Clock. En gros, j’ai une piste qui contrôle la clock de mon système et de celui de Stephane (donc pas forcément tout non plus, pas les séquence mélodiques par exemple qui vienne directement de mon système), et j’enlève des pas au hasard. Ce qui a donné ces choses assez étranges.