Il est 10 heures du matin, je sors du 127 avenue Ledru-Rollin, et je suis heureux.

Comment expliquer.

Depuis l’âge de 15 ans, quand j’ai découvert pour la première fois le Centre de Visionnage, Edouard Baer a une place importante dans ma vie. J’ai le souvenir d’enregistrer chaque émission sur VHS, et de reprendre ses expressions dans la cour du lycée, en secouant les manches détachées de ma chemise. Ses films, ses spectacles, sa folie, sa poésie, ses interminables improvisations, son imagination, son absurde… bref, son talent. Quand j’ai appris qu’il reprenait une émission sur Radio Nova, j’étais ravi. Avec en plus deux autres personnes que j’adore, François Rollin et Arnaud Aymard (que j’ai découvert il y a quelques années grimé en l’oiseau bleu, un personnage complètement loufoque et décalé).

Chaque début d’émission, à l’heure ou le monde s’éveille doucement, Edouard partait sur une improvisation de 2 ou 3 minutes, la plupart du temps sur la musique de « La Mémoire et La Mer » de Léo Ferré. Mon deuxième prénom, c’est Léo. Pour lui. Grâce à mon père. Alors autant dire que ce chanteur, je l’ai dans le coeur autant que la marée. Et que dans la plupart de ces moments de grâce, la marée était dans mes yeux. Oui. J’ai souvent versé une larme. Parce que oui Edouard m’a fait rire de mes 15 ans à aujourd’hui. Mais depuis quelques temps, il réveille en moi une émotion. Vive. Peut-être que je lui trouve le regard triste qu’avait le grand frère que j’ai perdu. Peut-être que je le trouve de plus en plus proche du clown triste. Ou peut-être qu’il n’a pas changé, mais que c’est moi qui suis devenu plus réceptif à la beauté, la tendresse, la nostalgie qu’il suscite. Ces introductions… Il est parfois allé très haut. Sans filet. Un beau funambule.

Alors voilà, quand je me lève à 5h, que je me perds dans le métro parisien, la tête encore dans mes rêves étranges, à croiser quelques fantômes perdus entre le jour et la nuit, dans ces moments que mon ami Jacob Khrist nommerait l’entremonde, je sais que je vais vivre un moment de bonheur.

File d’attente. Les sourires sont partout. C’est drôle l’effet qu’il fait. Savoir que l’on va l’entendre et le voir rend les gens heureux. Nous entrons. Il est là, nous place, nous ordonne de boire du café, nous propose des croissants, le sourire dans la voix. Le visage fatigué, comme nous sûrement, mais déjà dans son show. Il est à la frontière. C’est fou. Je vois son visage, et je sens cette ligne fragile. Comme un homme qui veut s’évader, qui en a besoin. Qui ne veut pas être dans le réel, mais pas non plus en dehors. Côte à côte avec le réel. C’est ça.

Il est 7 heures. Et voilà Ferré qui résonne. Et ces mots qui ne savaient pas qu’ils allaient se côtoyer dix secondes à peine auparavant. Et mes yeux. Mes yeux qui rougissent. Et le corps qui frissonne. Et comme tout clown qui se respecte, il finira par une pirouette. Parce qu’on ne reste pas sur une émotion comme ça. Il nous prend la main, comme un pote qui t’emmène boire du vin après une rupture. C’est ça. Il sait que les larmes n’en sont que plus belles quand elles sont ensuite séchées par l’amitié, le rire ou le vin.

Deux petites filles émouvantes chantent une comptine d’enfant. Jean-Noël Mistral, poète loufoque et approximatif (interprété par Arnaud Aymard), nous récite ses mots sans queue ni tête. J’ai mal aux côtes à force de rire. Atmen Kelif, Fred Tousch, François Rollin en duplex du Zoo ou de l’aéroport, on ne saura jamais, la météo flamenco… J’en rate sûrement. Je ne voulais pas m’attarder sur tout ça. C’était parfait. Oui. Même le génial Alain Chabat a fait partie de la fête. Mais c’est vraiment sur Edouard que je voulais écrire. 

En guise de conclusion, Alain Souchon et son fils viennent nous chanter “Foule Sentimentale“. C’est une chanson qu’Edouard et Ariel Wizman chantaient en arrivant à Nova, avant de faire leur émission La Grosse Boule. A une autre époque. Pour moi, c’est aussi une Madeleine de Proust. Ma mère l’adore et me la faisait entendre tout le temps petit. Et puis la standing ovation… Presque éternelle. Edouard, un peu fatigué, un peu ému : « allez, partez, partez… ». Je le regarde une dernière fois dans les yeux. J’ai l’impression d’avoir passé un bout de soirée au comptoir, autour d’une bonne bouteille de vin, à rire, à pleurer, à parler, à écouter, à être ému. Avec un pote. Un ami. Alors qu’on ne se connait pas. Qu’il ne me connait pas. C’est drôle.

Il est 10 heures du matin, je sors du 127 avenue Ledru-Rollin, et je suis heureux.