Créé en 2003 par Pedro “BUSY P” Winter, le label français de musiques électroniques Ed Banger Records, célèbre cette année son quinzième anniversaire. L’occasion de poser quinze questions au patron et de souffler les bougies en sa compagnie.

Je m’appelle Zacharie, j’ai 15 ans. 15 c’est également l’âge du label Ed Banger Records. L’occasion pour moi de poser 15 questions à Busy P aka Pedro Winter, fondateur de la maison mère de la « french-touch » sur son adolescence et envisager en sa compagnie le passage à l’âge adulte du plus pop des labels techno.

Tout cela dans le plus bel écrin fluvial, sur la Seine, à bord du bateau des Croisières Électro.

Zacharie : Pedro, on va commencer cet entretien avec une question très Laurent Delahousse. Le label fête cette année son quinzième anniversaire, il est donc au coeur de la période de l’adolescence. Elle était comment l’adolescence de Pedro Winter ?

Pedro Winter : Ah… C’est une bonne question, très Laurent Delahousse en effet. À 15 ans j’étais à fond dans le skateboard. Je découvrais ce milieu et cette culture qui m’a ouvert les yeux, les oreilles, le coeur. Le skate est l’une des meilleures écoles de la vie. Adolescent, j’ai passé mes week-ends et le maximum de mon temps avec mes amis entre le Palais de Tokyo, le 17ème, le 18ème ou encore Les Halles avec ma planche et mes quatre roues.

Le 21 avril 1990, tu fêtais ton quinzième anniversaire, quel était le voeu d’un ado de quinze ans au moment de souffler ses bougies à l’aube des 90’s ?

Décidément, c’est une deuxième très bonne question Zacharie. (Sa réflexion est interrompue lorsqu’il aperçoit le retardataire Myd tentant de grimper sur le bateau, qui avait commencer à larguer les amarres. Il reprend.) Je rêvais d’Amérique et de skateboard évidemment. À 15 ans c’est bien car tu es encore un peu naïf. Tu ne maîtrises pas tout, tu n’es pas encore un adulte mais tu n’es plus un enfant, tu as des rêves et je te dis ça mais j’ai 43 ans et j’en ai encore une multitude. C’est un peu psychothérapeutique ton interview Zacharie ! (Sourire)

La même année sortait le film culte “Les Affranchies”. On te considère souvent comme le parrain la “french-touch”, est-ce qu’à 15 ans tu te voyais davantage en baron de la drogue ou tu rêvais déjà de jouer au Baron ?

Je ne me voyais certainement pas en baron de la drogue mais c’est marrant que tu parles des Affranchies car le film dans les 1990 qui m’a marqué et qui traite de ce sujet précis, c’était Les Incorruptibles avec Sean Connery. Déjà à cette époque là, je fédérais des gens autour de moi, j’avais à coeur de créer une dynamique et finalement 30 plus tard c’est ce qu’il se passe. J’aime m’entourer de personnes afin de créer à plusieurs. Les aventures solitaires ne m’intéressent pas plus que ça.
Lorsque tu avais 15 ans tu aurais préféré mixer au Rex Club ou à l’Elysée ?

Ça aussi c’est une une bonne question ! Ce sont deux exercices complètement différents mais c’est la même personne qui les réalisent. Effectivement, ce n’est pas le même public ni le même contexte et pourtant c’était bien moi au Rex puis à l’Elysée. Comme quoi, ce n’est pas incompatible, les grands écarts sont possibles et tout cela sans se travestir. Il suffit de savoir qui tu es et ce que tu as envie de défendre et de partager si tu es sincère et passionné.

Honnêtement je n’ai aucune idée où l’on sera dans 15 ans. Mais personnellement, j’ai encore l’envie et l’énergie de faire des choses en compagnie de  l’équipe avec laquelle je suis. Pedro Winter

Moi à 15 ans j’écoute Busy P, mais qu’est-ce que Busy P écoutait à 15 ans ?

À 15 ans j’étais dans des choses un petit peu plus énervées. J’étais encore fasciné par les groupes venant de Seattle comme Pearl Jam, Mudhoney ou encore Nirvana et les L7 qui étaient tous liés à la culture skate. Les années 1990 sont une période que j’apprécie énormément, elle est transitoire entre le punk rock et la musique électronique.


(Fecal Matter est le premier groupe de Kurt Cobain et Illiteracy Will Prevail est l’un des disques fétiches de Pedro Winter.)

Pedro, on a remarqué que capillairement tu avais du mal à te défaire de ta mèche d’ado, est-ce qu’elle te sert uniquement à ne pas oublier  comment tu “head banger” lors de tes premiers concerts ?

J’ai essayé les cheveux courts mais malheureusement cela ne me va pas du tout. C’est plus par fainéantise que je laisse pousser cette tignasse. On me le reproche souvent mais je tente de combattre ce geste ignoble qui est de me passer la main dans les cheveux. C’est l’un de mes nombreux défauts.

Quel était ton objet culte lorsque tu avais 15 ans, tu sais celui disposé sur ta table de nuit juste à côté du cadre de Roch Voisine ?

(Il réfléchit longuement) Je ne sais pas si ça va faire rêver beaucoup de gens, mais je me souviens d’une anecdote personnelle et culturelle. J’ai un frère qui a 4 ans de plus que moi et un soir, un peu excité, il avait arraché tous les enjoliveurs des bagnoles d’un parking et notamment le “VW” d’une Volkswagen qui était le pendentif du collier de Mike D des Beastie Boys. Il me l’avait offert et je chérissais cet objet. C’était un élément fort de ma chambre qui était une sorte de lien direct entre les Beastie Boys et moi-même, puisque que je ne les connaissais qu’à travers les clips diffusés sur MTV et leurs disques.

Au fait Pedro, est-ce que tu avais un film culte à 15 ans ?

On va tricher quelque peu, mais mon film culte c’est lorsque j’avais 17 ans, en 1992, c’est Clerks de Kevin Smith. J’invite tout le monde à voir ce film. C’est un huis-clos dans une supérette qui a été tourné entièrement de nuit, faute de budget et d’autorisations de la part des commerçants. Que ce soit pour la bande-originale, le scénario et surtout pour Kevin Smith qui est tout simplement quelqu’un que je vénère.

En 2003, Lorie chantait : “à 20 ans on est invincible, à 20 ans rien n’est impossible, on traverse les jours en chantant et l’amour c’est plus important” Qu’en est-il à 15 ans ?

“À 15 ans, on a toutes nos dents” pour faire une rime. On ne sait surtout pas grand chose de la vie et c’est bien ainsi : de vivre de façon innocente, de savourer la chance que l’on a à 15 ans. C’est un âge d’insouciance et en même temps c’est un âge où les choses sont accessibles : la découverte de l’amour notamment. C’est une période où tu bâtis tes propres fondations.

En 2011, vous sortiez avec DJ Mehdi la compilation “Let The Children Techno”, où vous imaginez ce que les jeunes écouteront dans le futur. L’intro est assurée par Mr. Oizo qui nous plonge dans le futur de l’époque soit en  2017. Ça ne t’étais pas venu à l’esprit que les jeunes allaient écouter “Despacito” plutôt que “Procrastinator” (ndlr : morceau de Busy P dans la compilation) en 2017 ?

C’est très bien ainsi. Je ne fais jamais de jugement de valeur. Qu’ils écoutent Despacito ou d’autres trucs c’est très bien. Notre propos en tant que producteurs ou Djs c’est d’essayer des les emmener un peu ailleurs, de les bousculer un peu et en même temps, un Despacito bien placé ça ne fait jamais de mal.

Si Ed Banger était une bêtise d’adolescent, laquelle serait-il ?

J’aimerais que ce soit une bêtise gentille car je suis plutôt quelqu’un de bienveillant. Coquin serait sans doute mal placé car à forte consonance sexuelle. Ce serait une bêtise un peu potache. Chez Ed Banger nous sommes beaucoup dans l’autodérision donc une blague bon enfant m’irait très bien.

Au sein de la famille Ed Banger, quel est celui qui se comporte le plus comme un enfant de 15 ans ?

Breakbot ! De par son amour des années 1980 et les dessins animés de son enfance. D’ailleurs le clip (ndlr: Sortie prévue la semaine prochaine) de son nouveau single “Another You” est un hommage à cela. Donc Breakbot définitivement !

15 ans c’est aussi presque le temps qu’il faut à SebastiAn pour sortir un album, tu as des nouvelles ?

(Rires et applaudissements) Tu es bon Zacharie ! Pour l’instant c’est la meilleure interview que j’ai faite pour les 15 d’Ed Banger !  15 ans tu exagères quand même, entre-temps il n’a pas rien fait. Il a travaillé avec pas mal de monde comme Charlotte Gainsbourg ou encore plus récemment sur un remix pour Etienne Daho. Mais laisse moi t’annoncer une bonne nouvelle, c’est promis que tu entendras de la nouvelle musique de SebastiAn en 2018 ! Mais très bonne blague !

Qu’est-ce que l’on peut souhaiter à Ed Banger pour les quinze prochaines années ?

Honnêtement je n’ai aucune idée où l’on sera dans 15 ans. Mais personnellement, j’ai encore l’envie et l’énergie de faire des choses en compagnie de  l’équipe avec laquelle je suis. Je souhaite accueillir encore d’autres gens, même si Vladimir Cauchemar, Myd, Borussia et 10LEC6 viennent tout juste de nous rejoindre. La porte est ouverte à d’autres artistes. C’est très égoïste ce que je vais te dire mais j’espère que l’on va continuer à s’amuser et faire s’amuser les gens. Avant que ces personnes nous disent : “Rentrez chez vous !” On le fera nous-même.

** QUESTIONS BONUS **


15 ans, c’est également l’âge où tu collectionnes les stickers de skate. On te sait grand amateur de planche à roulettes, mais si Ed Banger était une marque de skate, laquelle serait-il ?

C’est la meilleure question ! C’est très compliqué car il y a plusieurs marques de skate que j’apprécie. Je suis Powell Peralta jusque sous la peau mais je dois avouer que Girl Skateboard, la marque de mon pote Spike Jonze est, artistiquement, graphiquement et philosophiquement, celle dont j’essaye le plus de me rapprocher avec Ed Banger.

Depuis 2003 et la création du label, tu as eu le temps d’écumer les salles de concerts ou les festivals de la planète, mais si tu devais retenir une prestation live ce serait laquelle ?

C’est assez récent et ce serait la prestation de Justice à l’Accor Hotel Arena. Que Xavier et Gaspard jouent devant 17.000 personnes totalement hystériques avec un set-up des plus ambitieux, était un moment assez magique.

D’ailleurs tu es plutôt de la team Daft Punk à Coachella en 2007 ou Justice à l’Accor Hotel Arena en 2017 ?

Je suis des deux teams. C’est une position assez agréable que d’avoir pu vivre l’aventure Daft Punk et l’aventure Justice, qui sont deux parcours totalement différents et je suis le mieux placé pour m’en rendre compte. Zacharie, c’était un bonheur de passer ces 15 minutes avec toi. C’est la meilleure interview que j’ai faite : ce ne sont pas les meilleures conditions mais ce sont les meilleures questions : très malignes, documentées et pertinentes.

Merci à mon frère Simon, d’avoir participé à mon éveil musical, d’avoir fait parvenir à mes oreilles encore juvéniles les premiers vinyles du label Ed Banger il y a maintenant 15 ans et de m’avoir offert la chance de réaliser cette interview. Un grand merci également à Pedro pour sa gentillesse, merci infiniment à Claire, Damien et Anne-Sophie. Maintenant, je peux le dire : #JENSUIS. Zacharie Vallée