PARIS EST DE NOUVEAU UNE FÊTE //

La scène électro de la capitale est plus dynamique que jamais grâce au foisonnement de collectifs apparus ces dernières années, dont une partie s’est récemment constituée en syndicat pour s’entraider et défendre ses intérêts.

En cette frisquette soirée de février, c’est un petit groupe bien joyeux d’une soixantaine de personnes qui se réunit à la Halle-Papin, l’ancienne usine de Pantin occupée par le collectif SoukMachines. Il s’agit de la deuxième assemblée générale du Socle, le Syndicat des Organisateurs Culturels Libres et Engagés. Le projet a été lancé près de deux ans plus tôt par les collectifs Otto10, Alter PanameSoukMachines, Drøm, Pardonnez-Nous, la Dynamiterie et Microclimat, dont fait partie l’auteur de ces lignes. Il marque une étape importante pour la scène parisienne, où de nouveaux collectifs n’en finissent plus d’éclore et de s’immiscer dans les moindres recoins laissés libres de la ville pour y faire la fête.

Mais dix ans après avoir été déclarée en état de mort clinique, d’où sort l’effervescence actuelle ?

UNE SCÈNE RAVE ÉPHÉMÈRE //

En vérité, elle ne date pas d’hier. Pour mieux la comprendre, il faut repartir à la genèse du la scène techno parisienne. Au début des années 90, des raves ont lieu tous les week-ends autour de Paris. Déjà à l’époque, ce sont des collectifs plus ou moins amateurs, en tout cas peu structurés, qui les organisent.

Il y a Rave Age, qui organise la première rave en 1990 dans le théâtre du Collège arménien à l’ouest de Paris, puis celle du Fort de Champigny, avant que l’un de ses deux fondateurs ne monte la série des soirées Mozinor dans le mythique vaisseau de béton de Montreuil. Les crews Trance Body Express, ou TBE, puis Gaïa sont ensuite les creusets de la scène trance parisienne, tandis que les équipes des Invaders, de Fantom et de Lunacy marquent leur époque avec des soirées de plus en plus importantes, jusqu’à accueillir 5000 personnes pour la mythique Nostromo.

Au milieu des années 90, la fête bat son plein et plusieurs raves plus ou moins clandestines sont organisées chaque week-end aux portes de Paris. Mais très vite, la répression se met en place. Dès 1993, la très ambitieuse Oz est interdite par la police à la suite d’une campagne de presse lancée par le journal L’Humanité. En 1995, une circulaire interministérielle enjoint aux préfectures de tout mettre en oeuvre pour interdire les raves, ces « soirées à haut risque ». À la fin des années 90, alors qu’une partie de la scène techno française a gagné le maquis de la free party dans le sillage du sound system anglais les Spiral Tribe, il n’y a plus une rave à Paris.

Lunacy par Jean-Christian Meyer - RM - LE MEDIA DES GENS
© Lunacy par Jean-Christian Meyer

À l’orée du XXI° siècle, ce sont dix longues années qui s’écoulent pendant lesquelles seules les soirées We Love assurent la veille de la fête nomade, en compagnie des plus modestes Katapult, Dimuschi et des vétérans de Gaïa et TBE. En dehors de ces rares occasions, l’amateur de techno tourne désespérément en rond entre une poignée de clubs aux tarifs exorbitants et aux vigiles intrusifs.

LE RETOUR DE FLAMME DES CLUBS //

En 2009, la pétition « Paris la nuit meurt en silence » s’alarme de ce manque d’oxygène, fédère quelque 16000 signatures et se retrouve relayée jusque dans les colonnes du New York Times.

La mairie de Paris réalise que la capitale se ringardise à grande vitesse en comparaison des autres grandes villes européennes, la pression se desserre sur les clubs et les organisateurs de soirées itinérantes.

Au même moment, le développement des compagnies aériennes low cost permet aux Parisiens de goûter à la folie des nuits de Londres, Amsterdam, Barcelone et surtout Berlin, dont les fêtes sans fin donnent le ton à l’Europe entière. En 2011, l’équipe de Concrete profite de l’aspiration pour se lancer et parvient à imposer son concept diurne sur sa barge des bords de Seine, jusqu’à obtenir six ans plus tard une licence de 24 heures. Du jamais vu dans la capitale. Les trois éditions du festival Weather qu’elle organise à l’aéroport du Bourget et au bois de Vincennes parachèvent ce succès et le gratin de la scène internationale vient enfin irriguer les nuits parisiennes.

Au cours des années suivantes, toute une série de clubs aux dimensions imposantes emboîte le pas à cette locomotive, du Faust au Garage en passant par le Zig Zag, Nuits Fauves, le Showcase et le Yoyo. Mais en réalité, le dynamisme de Paris ne tient pas à ces grosses machines où cachetonnent les stars étrangères. C’est la face B de la nuit, celle des petites fêtes organisées par de jeunes collectifs passionnés, qui donne réellement son sel à la scène électro de la capitale.

FAIRE PARTICIPER LES FÊTARDS //

L’un des plus créatifs est Otto10, fondé en 2013 par une douzaine d’amis désireux de changer l’ambiance dans les soirées parisiennes.

« Nous voulions créer une alternative fondée sur la convivialité, la spontanéité et la folie, indique Adrien Utchanah, son directeur artistique. On s’est inspiré de notre expérience de clubbers à Paris et en Europe, mais aussi au festival allemand Fusion, pour monter des événements à la fois pointus, festifs et carrés. Il y a chez nous un côté Do it yourself avec de la déco de récup, des jeux, des déguisements, toute une mise en scène que je tire de mon travail dans le théâtre. Nous fonctionnons à la façon de festivals participatifs comme Burning Man ou Nowhere, où les participants ont la possibilité d’être un rouage de l’événement. On les responsabilise, ils mènent leur projet du concept au démontage, c’est là qu’ils trouvent leur gratification. Je mets juste en place une structure avec des groupes, des tableaux de répartition des tâches, des plannings et des échéanciers. Plus c’est huilé, mieux ça fonctionne.

A chaque fois, un thème est choisi : « On va bien se marier », « Nul n’est pro-fête en son pays », « La croisière ça moule »… La plus réussie, à nos yeux, reste celle au nom improbable de « Je suis pas fatigué, mais j’irai pas me coucher » qui joue en 2015 avec les thèmes du réveil, du somnambulisme et des créatures de la nuit… Au dessus du dancefloor principal, une véritable poule à facettes pond un œuf, lui aussi scintillant de mille feux, entouré d’une forêt de nuages. On y trouve également une salle de bataille de polochons avec stroboscopes, gros riffs de metal et plancher renforcé pour amortir les chutes, un chill-out organisé autour d’une structure de bois en étoile à laquelle sont accrochés huit hamacs, avec un théâtre d’ombres chinoises, des projections de films de Méliès, une crèche peuplée de peluches où déposer son doudou, un coin avec des lits superposés et des majordomes en grande tenue pour prendre soin des fêtards fatigués. » Et le tout est organisé sans communiquer dans les médias grand public, sans partenariats avec des marques et sans que les organisateurs ne se rémunèrent.

« Personnellement, assure Adrien, je pense que le jour où on se paiera, ce sera foutu. »

GRAND SPECTACLE //

C’est un ancien d’Otto10 désireux de se professionnaliser, Nicolas Spinola, qui monte depuis 2014 avec son équipe de l’Alter Paname les fêtes les plus spectaculaires. Ils en sont déjà à une vingtaine d’éditions organisées à la Ferme du Bonheur, au 6B, au parc de Sausset, au Fort d’Aubervilliers, au parc de l’Île-Saint-Denis ou aux Docks de Paris, qui peuvent dépasser les 5000 personnes, avec des décorations et des animations puisant généralement leur inspiration dans l’univers du cinéma. On y trouve une grande roue, des circuits de rollers, des karaokés, des comédiens…

« Suivant les fêtes, nous nous sommes inspirés de Freaks, Metropolis, 1984, Total Recall ou Bunker Palace Hotel… Nos scénographes, constructeurs, décorateurs et comédiens, le plus souvent des Bretons, s’appellent les Zoeils, Toto Blacks, Sweatlodge… »

Dans la catégorie grand spectacle, SoukMachines se pose également là. Le collectif créé en 2005, aujourd’hui installé dans une friche de Pantin où il accueille des artisans dans des locaux à bas prix et organise des barbecues dansants tout l’été, est plutôt spécialisé dans les musiques du sud. Mais l’open air SoukVoodoo qu’il organise dans le parc de la Bergère à Bobigny fait la part belle à l’électro à côté de ses traditionnels concerts de musique brésilienne ou arabes, tandis que son festival annuel Karnasouk accueille également des numéros de cirque, du théâtre immersif, des bains chauds, du mapping sur des structures géantes…

© Karnasouk par Luc de la Lagonterie

Et, signe de la reconnaissance de son travail par les pouvoirs publics, il collabore chaque année avec l’Office départemental de la Seine-Saint-Denis pour animer son Eté du canal (de l’Ourcq) avec des bals populaires.

L’ESPRIT ” WAREHOUSE ” //

Dans un tout autre style, l’esthétique « warehouse » fait également fureur. Ces fêtes techno qui se situent dans la continuité des grosses raves en hangar des années 90 attirent un public plus jeune, amateur d’émotions fortes procurées par une techno puissante et un déferlement de lumières, mais aussi par le frisson rebelle attaché à ce type d’événement au parfum alternatif.

Fee Croquer Warehouse Meaux

© Fée Croquer

Parmi les fiers représentants du genre, on note la Drøm dont le patron Guillaume Thévenot estime que « la fête en warehouse, c’est le rejet des clubs, la recherche d’un espace de liberté dans un cadre éphémère. Ca correspond au côté « sale » que les jeunes apprécient aujourd’hui. » Pour ses prochaines dates, il prévoit d’ailleurs de varier les plaisirs avec un deuxième plateau consacré cette fois au hip hop.

Les collectifs parisiens - Drøm
© Drøm

Les autres principaux acteurs de ce courant sont Possession, mais aussi Subtyl, Contrast, BNK, Distrikt, Off, Alternative Warehouse ou encore Fée Croquer, ce dernier étant également connu pour ses collectes de vêtements et de nourriture pour les sans-abri.

Mais l’utopie communautaire des raves n’est pas toujours de mise dans ces fêtes. Une partie de ces jeunes organisateurs tient plutôt de l’entrepreneur sorti d’école de commerce, qui voit dans cette mode des entrepôts l’opportunité de monter à moindre coût des soirées commercialisées à des tarifs rondelets à l’attention d’un public encore novice.

Les problèmes survenus ces dernières années aux soirées Off, Contrast ou Lunar Experience, entre accidents graves, bousculades et gazage de file d’attente mal gérée, sont là pour témoigner du peu de cas fait de leur public par ces collectifs. Par ailleurs, un réseau de jeunes commerciaux bien introduits dans le milieu techno fait de la prospection à longueur d’année et propose inlassablement des entrepôts hors de prix de la banlieue parisienne aux collectifs en recherche de lieux, tandis que les squatteurs eux-mêmes louent de plus en plus souvent les bâtiments qu’ils occupent pour des sommes indécentes…

Kollectiv Warehouse #1 - Credit photo Yann K Zespiral Seb

© Yann K Zespiral Seb – Kollectiv Warehouse #1

LES COLLECTIFS CONFIDENTIELS //

A l’opposé de ces fêtes géantes, il existe également de petits collectifs bénévoles qui souhaitent rester dans l’ombre. C’est le cas du CDLM, monté par des passionnés de l’exploration souterraine qui se plaisent à poser du son dans des carrières perdues de la région parisienne. On y accède en compagnie de quelques dizaines de personnes, qui prennent ensemble le RER jusqu’à une gare parfois lointaine, avant de marcher un moment en forêt puis de se glisser dans une ouverture sombre et de cheminer dans l’obscurité d’une galerie en écoutant avec excitation le boum boum s’annoncer dans le lointain jusqu’à l’arrivée sur un petit dancefloor chauffé à blanc.

© CDLM par Vincent Rola

« On ne cesse d’explorer de nouveaux sites donc on en change quasiment à chaque fois, et on met le paquet sur le son, les lumières et les VJs, explique Antoine, l’un de ses membres. Nous montons des free dans le sens où nous pronons la liberté totale, mais on sélectionne chaque personne comme dans une soirée privée pour éviter les problèmes. Et tout le monde est invité à nous aider. Nous pensons qu’il y a d’autres moyens de faire la fête, nous ne sommes pas obligés d’aller dans les clubs. »

En six ans d’existence, depuis 2012, ils se sont construit avec leurs exploits leur mythologie personnelle.

« Nous avons la tradition de nous dire que la meilleure fête est toujours la dernière. Mais ma préférée, c’est la troisième où on a posé du son dans un abri de défense passive contre les gaz vers Nanterre, avant de sortir les enceintes au matin dans une zone industrielle et de continuer sous le soleil jusqu’à 15h. »

Dans un état d’esprit comparable, quoiqu’un peu moins confidentiel, le collectif Microclimat investit également l’espace public depuis 2012. Si son camp de base est une clairière du bois de Vincennes, où son équipe d’anciens ravers organise l’après-midi des open airs gratuits mélangeant les vieux organisateurs et quelques rescapés des Rave Age, Gaïa et autres Invaders, mais aussi la nouvelle génération de danseurs et toute une myriade d’enfants pour lesquels sont prévus un chamboule-tout, un théâtre de guignol, une petite piscine ou encore de gros ballons rebondissants. Microclimat monte également de furieuses fêtes dans des souterrains, des tunnels, des squats, des sous-bois ou encore des bateaux, parfois en collaboration avec les pouvoirs publics désireux d’animer leurs espaces verts et leurs canaux. Et ici également, les participants sont invités à prêter main-forte, certains événements employant jusqu’à une centaine de bénévoles pour gérer les différents postes de la fête.

© Microclimat – Luc de la Lagonterie – Pierre-Emmanuel Rastouin

LA COOPÉRATION DES COLLECTIFS //

Mais au-delà de sa bonne santé, l’un des points positifs de la scène parisienne actuelle tient à la bonne entente qui règne entre ses organisateurs, un progrès par rapport aux années 90. Aujourd’hui, tout le monde ou presque se connaît et, souvent, collabore.

Le Camion Bazar de Romain Play et Benedetta Bertella a commencé par coorganiser les Microclimat avant de monter leur propre projet et de devenir résident chez Otto10 et Alter Paname avec leur scène ambulante joliment foutraque. Alter Paname et SoukMachines font régulièrement appel à d’autres collectifs pour étoffer leurs événements. La Dynamiterie s’est fait pour sa part une spécialité de se reposer sur des crews comme Pardonnez-Nous, Rose et Rosée, Parallel ThinkingMicroclimat et bientôt Joie et Love Specs pour monter ses événements comme à L’Île-Saint-Denis ou au Parc Jean-Moulin-Les Guilands à Bagnolet.

« J’aime beaucoup l’idée de créer des lieux de rencontres avec ces regroupements de collectifs et les populations locales. Nous cherchons à créer du lien, à encourager la mixité sociale. Je pense que cela pourrait même nous valoir d’être déclarés d’utilité publique », s’enthousiasme son boss Nathan Sarfati.

Enfin, les squats récemment fermés mais qui n’en finissent plus de renaître ailleurs sous d’autres formes, tels que La Capela, le Collectif 23 ou le Peripate, se sont également affirmés ces dernières années comme des points de passage des DJs de tous ces collectifs, tout comme des friches officiellement dédiées à des occupations transitoires telles que La Station, L’Aérosol, la Prairie du Canal ou encore, quoique dans une moindre mesure, le club clandestin Champ Libre lui aussi fermé depuis peu.

C’est sur cet étroit maillage associatif que le Socle s’est naturellement constitué. Aujourd’hui, ce syndicat né du désir de parler d’une seule voix aux pouvoirs publics pour éviter les interdictions arbitraires, mais aussi pour s’échanger des bons plans et des conseils techniques et juridiques, regroupe une trentaine de collectifs adhérents et une vingtaine d’observateurs. Ceux-ci ont été sélectionnés en fonction de l’accueil fait à leur public, de leurs bas tarifs et de leur souci de promouvoir la scène locale.

La mairie de Paris a officiellement reçu le Socle début 2018 en son Conseil de la nuit, toute heureuse de trouver un interlocuteur susceptible de représenter le foisonnement festif actuel afin de pouvoir travailler avec lui à la dynamisation de la nuit parisienne. La traversée du désert a été longue pour les ravers des 90’s, mais les années à venir s’annoncent bien.

LE MANIFESTE DU SOCLE : « Pour une fête plus libre »

La région parisienne connaît depuis quelques années un renouveau de la fête spontanée. Nous sommes quelques dizaines de collectifs à proposer des événements en dehors du circuit habituel, des événements plus libres, accessibles, joyeux et solidaires, où se retrouvent tous les milieux sociaux et toutes les générations.

Dans nos fêtes, les participants ne sont plus simplement des consommateurs mais des individus responsables, des alter egos des organisateurs, qui sont éventuellement amenés à apporter leur contribution, y compris à des postes créatifs.

Les friches, les parcs, les places, les entrepôts, les souterrains, les cours d’eau et les ponts de nos villes sont nos terrains de jeu, nous tentons de réenchanter cet espace public aujourd’hui si peu utilisé du fait de règles si strictes qu’elles en deviennent parfois inapplicables.

Mais nous avons beau suivre de notre mieux les règlementations, mettre en particulier la sécurité au centre de nos préoccupations, le fait de sortir des sentiers battus inquiète et nous vaut trop souvent d’être annulé, parfois la veille de nos évènements, sans égard pour l’énergie dépensée et les pertes financières occasionnées.

C’est pourquoi nous souhaitons nous unir afin de parler d’une seule voix pour pouvoir collaborer plus efficacement avec les pouvoirs publics et préserver, dans cet univers de plus en plus dur et normé qui constitue notre quotidien, ces bulles de poésie que nous essayons de former dans nos fêtes.

LE SOCLE

SYNDICAT DES ORGANISATEURS CULTURELS LIBRES ET ENGAGÉS

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#COLLECTION RM
LE GUIDE DES COLLECTIFS PARISIENS //

Les collectifs sont l’âme festive de nos rues. Ils agitent, transforment, surprennent et ré-inventent la ville nuit et jour. Mais quelles sont leurs identités respectives ? Leur volonté culturelle et sociale ? Comment les trouver ? Réponses dans CITY-CREW, le guide des collectifs qui agitent la ville.